Éditorial de Claude IMBERT - 10 juin 2006

Lueurs...


L’échauffement autour de la coruscante Ségolène, cette impatience qui, à droite, propulse le mal-aimé du Château, Sarkozy, ce concert médiatique qui salue l’essor des deux empêcheurs de danser en rond, tout ce tumulte inquiète, de Chirac à Jospin, les « pros », les chenus d’un système exténué. Dans l’échappée belle des deux fugueurs, ils redoutent un ébranlement de la démocratie française. Quelle blague ! La matrone en a vu d’autres.


La France, comme ses comparses, vit une crise de la démocratie représentative. Mais aussi désemparée qu’elle soit par le cours du temps, elle ne devrait pas s’effaroucher de ces foucades sondagières venues de quelques tréfonds de l’opinion. Maladroites sans doute, édifiantes sûrement ! La France en tirera-t-elle profit ? On n’en sait rien ! Mais, puisque la démocratie ne se porte bien que dans une large adhésion populaire - de nos jours défaillante -, tout n’est pas noir dans ces invocations à la « participation démocratique ». Tout n’est pas vain dans cette tarte à la crème que la démocratie, il faut qu’on s’en occupe... Naïfs, brouillons, « populistes », nos démocrates de nouvelle vague ? Laissez dire ! Tout vaut mieux que le sommeil de la Belle au Bois dormant.

 

La crise de la démocratie représentative regorge d’explications : repli individualiste sur la sphère privée, prétentions médiatisées de groupes aux intérêts variés que le pouvoir ne peut concilier dans l’intérêt général ; nouvelles aspirations égalitaires face à l’inégalité de plus en plus voyante de l’argent ; dégoût d’une corruption toujours rampante.


En France, on ajoutera l’abaissement du caquet national dans l’Europe communautaire et la mondialisation ; et le désarroi identitaire devant l’immigration et le cosmopolitisme culturel. Enfin, ce comble, la détestation, sur divers bords, du régime de démocratie libérale auquel, Dieu merci, nous appartenons. Aussi bien, les avanies de l’État - socle institutionnel - et les misères de la Nation - socle spirituel - ébranlent-elles le principe ineffable de la « confiance », oxygène de la démocratie. Sur l’univers envahissant de la « défiance », l’analyse profonde de Pierre Rosanvallon (1.) comblera les exigeants.


Ici, contentons-nous de constater que l’inquiétude civique cherche un exutoire qui n’est pas sans vertus. Lequel ? Eh bien, cette explosion polémique sur le déclin français, ces forums, ces blogs de doléances, ces suggestions mirobolantes, jetées comme bouteilles à la mer... Ce tumulte que charrie la démocratie d’opinion indique au moins que quelque chose bouge. Que des lueurs nouvelles éclairent l’horizon. Que le peuple, rétif à la réforme, cessera peut-être un jour de se défausser sur les élus de sa propre indolence. Qu’il ne se satisfera plus de « sortir les sortants » pour les remplacer par leurs clones. Peut-être de plus en plus de Français réalisent-ils que « les progrès d’un peuple ne sont déterminés ni par les gouvernements ni par les révolutions, mais par la somme des efforts des individus qui le composent (2.) ».


Dans l’abus du vocable « citoyen » mis à toutes les sauces (science citoyenne, sport citoyen, jurys citoyens, etc.), on devine une aspiration fruste mais touchante à la participation démocratique, et comme une conjuration de la désaffection civique. Voit-on naître là - ce serait trop beau - une véritable responsabilité « citoyenne » ? Non ! Mais c’en est le parfum !

 

La France, dit-on partout, est malade, mais elle garde assez d’atouts pour se rétablir. Aujourd’hui, elle ne supporte ni ses maux ni leurs remèdes. Or elle ne guérira pas sans secouer vingt-cinq ans d’ankylose (1981-2006). Car enfin, comment soigner le mépris démocrate qu’inspire un pouvoir régulièrement élu et qui s’affale devant la rue ?

 

La France a aujourd’hui les finances de Louis XVI. L’actuelle dette publique - et, plus inquiétante encore, celle de nos engagements futurs - ne va pas, en un tournemain, convertir la France à la sagesse, éliminer les obstructions, entre autres syndicales, à la réforme. Mais de plus en plus de Français apprennent qu’au train actuel leurs enfants naîtront ruinés. Qu’eux-mêmes devront travailler plus s’ils veulent éviter la faillite de leurs retraites. Qu’ils devront réduire le fardeau écrasant d’une assistance outrancière. Bref, qu’il faut quitter l’« exception française » d’un État pachyderme...


Avez-vous remarqué ce petit miracle dans le Landerneau socialiste : Strauss-Kahn ne craint plus de se dire, comme ses pairs européens, « social-démocrate ». Bonne nouvelle qui nous console de la comédie Fabius, gants de pécari dans le cambouis prolétaire...

 

Bonnes nouvelles, ces hirondelles ne font pourtant pas un printemps. Mais, dans le bouillonnement « citoyen », on voit percer un peu de cet orgueil collectif qui nous remettrait sur pied. Vous trouvez que je me monte le bourrichon ? Peut-être !


(1.) « La contre-démocratie », de Pierre Rosanvallon (Seuil).

(2.) Gustave Le Bon.


© Le point 09/11/06 - N°1782 - Page 5 - 740 mots

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