Croissance et réformes

Dès l’instant où l’on prend conscience que la croissance n’est que la dépense, qu’elle soit intelligente ou stupide et que toute dépense fait de la croissance, on comprend que la croissance permette beaucoup de choses suivant le principe qu’un milliardaire résout mieux ses problèmes matériels qu’un Sans Domicile Fixe sans le sou et qu’il peut en outre avec de l’argent, les résoudre sans discernement. Mais bien sûr il faut financer la croissance, et la manne divine se faisant rare, la croissance est financée par l’appauvrissement ou par l’emprunt. Ce double financement est freiné par le bon sens et accéléré par la demande ce qui donne ces fameux cycles chers à nos économistes.

 

Comme le discours politico-médiatique est que la croissance doit être « libérée » et qu’elle a des fruits que nous allons nous partager, l’appauvrissement doit se faire discret et il prend le nom de « réformes » à faire (baisse du pouvoir d’achat, montée des prélèvements, baisse de la réalité des services publics, montée des annuités nécessaires à la retraite, baisse de la valeur des points de retraites, etc...). En outre les réformes préparant notre appauvrissement étant présentées comme préparant notre enrichissement, le mot « réforme » n’est jamais trop détaillé pour ne pas effrayer et il s’habille d’un pluriel stimulant et protecteur. L’emprunt s’envole alors sans aucune discrétion en laissant croire que la vie facile qu’il procure est un fruit de la croissance. Les emprunts des particuliers, des entreprises et de l’Etat sous toutes ses formes, atteignent des niveaux stupéfiants. En même temps, bien évidemment, la croissance n’est jamais assez là avec chaque mois, son cortège de bonnes raisons incompréhensibles qui expliquent qu’elle sera là demain.

 

Mais si l’on réalise aussi que tous ces emprunts coûtent un intérêt qui est financé par la dévaluation des monnaies, c’est-à-dire par un nouvel impôt sur les détenteurs de monnaie, on comprend la spirale négative très préoccupante dans laquelle nous sommes. La croissance est nécessaire pour faire les réformes et les réformes sont indispensables pour que la croissance revienne. Cette merveilleuse définition de l’immobilisme nous permet de tenir par la montée de l’emprunt et par l’illusion que demain apporte ses solutions. Mais combien de temps pourrons-nous rêver ?

 

Lorsque Jean-Pierre Elkabbach dit sur la radio de M. Lagardère, à un représentant officiel de la Chine « Si on pouvait marier la croissance à tout va et les droits de l’homme, ce serait formidable ! », il ne fait que traduire le strabisme convergeant de notre élite qui avec la manne divine offre à chacun d’entre nous une liberté gratuite alors que la réalité est plus dure : nous allons vers l’esclavage à nos échéances sans aucune idée de la façon dont nous arriverons à les payer. L’adolescent qui refuse de se lever pour ne pas avoir à se réveiller est dans la même logique.

 

La question qui se pose alors est simple : Comment pouvons-nous être aussi aveugles ? Or si la question est simple à formuler, il est extrêmement compliqué d’y répondre et la bonne foi des handicapés qui demandent un SMIC est révélatrice des dérèglements des cerveaux.

 

Nous nous laissons endormir sur tout ce qui est collectif en ne restant éveillé que pour la gestion de plus en plus difficile de notre quotidien ? Les difficultés de notre vie quotidienne nous poussent à y utiliser toute notre énergie en clamant notre impuissance sur le collectif et le politique. Certes les périodes électorales pimentent un peu la grisaille mais nous savons au fond de nous que sitôt le rideau tombé, le long fleuve tranquille continuera à couler, au même rythme, vers nulle part.

 

Nous sommes pourtant les vrais responsables et il est temps d’en prendre conscience sans en accuser ceux que nous n’aimons pas.

 

Si la responsabilité est bien la superposition de la compétence et de l’engagement avec éventuellement la cerise sur le gâteau que serait l’humilité, nous pouvons nous interroger sur notre irresponsabilité et sur ses causes. N’en déduisons surtout pas un quelconque mépris pour les individus qui au fond d’eux-mêmes tissent comme ils le peuvent pour survivre ce qui est admirable en eux et ce qui l’est moins. Le collectif n’aide plus à voir clair. Il aveugle au contraire et sanctifie l’individualisme par son incapacité à répondre aux problèmes par manque d’analyse. La croissance et les réformes sont les deux poudres aux yeux qui empêchent de voir que le problème vient de notre système éducatif et de notre système politique, deux monstres sacrés que personne n’ose bousculer vraiment. Comme l’emprunt ne pourra pas monter indéfiniment, arrivera forcément le jour où il faudra affronter les deux monstres. Commençons dès aujourd’hui même si il y aura beaucoup de coups à prendre. Le courage nous l’impose car si nous ne le faisons pas, le mondialisme va continuer à envahir les esprits et centupler le problème par l’appauvrissement général, la destruction de notre environnement et l’enrichissement d’une minorité.

 

Pour affronter les deux monstres sacrés, il faut commencer par les regarder en face.

 

Notre système éducatif répond aujourd’hui admirablement aux problèmes du 19ème siècle quand la connaissance manquait et que le discernement était donné par les villages et les familles, ces lieux clos contradictoires et obligés où chacun se meulait aux autres pour apprendre à vivre sans possibilité de fuite. Aujourd’hui rien n’a changé dans le système alors que tout a changé dans le paysage. Depuis que l’on appelle liberté le fait de faire ce que l’on veut, où l’on veut quand on le veut, les écoles de discernement ont disparu et nous ne savons même plus discerner dans les montagnes d’informations qui nous entourent, ce qui est à utiliser, à rejeter ou à ignorer. Pendant ce temps les inspecteurs généraux de l’Éducation Nationale décident de ce que nous devrons répéter à nos professeurs pour avoir nos diplômes. Cela forme des gens obéissants et sages, mais pas des gens debout.

 

Parallèlement le suffrage universel direct confiant la vérité à l’avis majoritaire de la foule, ridiculise la démocratie qui est pourtant le plus beau des systèmes. Mais la démocratie est l’avis majoritaire des gens responsables, c’est-à-dire encore une fois, compétents, engagés et si possible humbles, c’est-à-dire capable de doute. La démocratie n’est pas l’avis majoritaire de tout le monde sur tout et les politiques se sont d’ailleurs bien gardés de demander l’avis du peuple sur la peine de mort. Ils ont rectifié aussi à leur manière l’avis du peuple sur l’Europe. Le gros problème de la démocratie est qu’il faut limiter les sujets ou limiter les électeurs. Pour ne faire aucune limitation d’électeurs quel que soit le sujet, on a limité à un seul sujet : Duchmoll ou Tartempion, l’un et l’autre ne se faisant connaître que par le publicitaire dont il peut s’offrir les services. Nous ne sommes pas en démocratie. C’est pourtant un très beau système si nous arrivons à trouver une vraie représentation populaire. Ce sera très difficile mais « à cœur vaillant... rien d’impossible ».


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