Désir d'être et désir d'avoir

Le désir est toujours un moteur. Moteur positif ou moteur négatif, il entraîne vers l’effort et la fierté de soi autant que vers la jalousie et la vanité.


D’un côté l’une des 4 nobles vérités du Bouddhisme est que le désir est la cause de la souffrance. Epictète va dans le même sens : il dit que c’est par la destruction du désir que s’obtient la liberté. À l’opposé Cervantes disait « vivre son désir de vivre » une fois revenu de ses 5 ans d’esclavage en Algérie. Diderot soutenait que c’est du désir que naît la volonté et La Boëtie regrettait que les hommes n’aient pas la force de désirer la liberté.


Comment y voir clair dans ces sagesses contradictoires ? Peut-être en regardant l’étymologie du mot désir. Le verbe latin desiderare est composé d’un privatif et de sidus sideris, l’astre. Curieusement désirer est d’abord « cesser de contempler l’étoile », regretter une absence, ce qui entraîne douleur et motivation. La proximité étymologique que désir a avec désastre montre la sagesse du Bouddhisme et d’Epictète dans leur lutte contre la souffrance. Mais si être sidéré veut bien dire être paralysé, le fait de rajouter un dé privatif entraîne vers le mouvement qu’appellent de leurs vœux Cervantes, Diderot et La Boëtie.


Au fond cette apparente contradiction vient de ce que les sagesses ne parlent pas du même désir. Les unes parlent du désir d’avoir qui débouche souvent sur une impossibilité objective, frustrante et douloureuse. Nous partons dans l’envie, la convoitise et la cupidité. La publicité actuelle qui crée le désir d’avoir s’oppose frontalement aux sagesses du Bouddha et d’Epictète. Le désir d’avoir, conduit à la concurrence, au croche-pied à l’autre puis une fois assouvi, au sommeil passif. Les autres parlent du désir d’être. Savoir se construire, s’harmoniser, s’équilibrer, être libre dans son vrai sens de serviteur de ses propres choix. Cela demande un travail sur soi-même qui commence par se mettre debout, retrouver sa verticale, cette verticale base de toutes les religions, de toutes les sagesses et de tous les chemins initiatiques. Le figuier du Bouddha, la résurrection (qui veut dire se remettre debout) du Christ, les ciels et la terre de la Genèse ou l’échelle de Jacob, les minarets de l’Islam, le totem des Amérindiens, Yggdrasill le frêne scandinave ou la Perpendiculaire de certains. Le désir d’être génère l’émulation et le travail sur soi.


Le désir d’être pousse à être debout, le désir d’avoir pousse à être couché. Ce raccourci est évidemment caricatural mais il est aujourd’hui la base même du drame sociétal dans lequel nous rentrons et qu’il est nécessaire de combattre. Comme tout raccourci il est certes réducteur puisque le désir d’avoir n’est pas du tout mauvais bien au contraire. Il mène souvent au plaisir qui est un élément fort de la vie. Mais il devient encombrant lorsqu’au lieu de s’en enrichir, il étouffe le désir d’être et que l’on voit disparaître des mots comme bonheur, long terme, debout, être, au profit de plaisir, court terme, couché, avoir. C’est probablement le cas aujourd’hui. Tout en effet semble nous coucher, nous rassasier et nous endormir. Sans croire à la peu crédible théorie du complot, nous devons constater comme l’addition de toutes nos médiocrités suffit à construire un monde effarant.


En éducation on donne les diplômes aux garçons et aux filles qui ont bien répété ce qu’on leur a embecqué sans avoir vraiment besoin d’avoir compris. Seule notre autosatisfaction proverbiale admire la formation que nous donnons à nos enfants. Nos voisins auraient plutôt tendance à en sourire gentiment. Nous avons supprimé toutes les écoles de l’être pour demander à nos enseignants de cumuler, ici et maintenant dans nos écoles, les rôles de parents interdits d’amour, d’enseignants à des élèves qui s’en moquent et d’entraîneurs sans lieux de vie. Il faudrait être des dieux pour avoir une chance de réussir. Par manque de dieux, nous fabriquons un peuple couché ou révolté qui ne voit plus comment accueillir concrètement « ni révolte, ni soumission, ni fuite » parce qu’être debout commence à lui échapper. Nous voyons pourtant chez les adolescents qui n’arrivent pas encore à être debout comment ils passent leur temps à se soumettre, à se révolter ou à fuir.


En économie l’usure dans son vrai sens de prêt à intérêt nous rend tous esclaves de nos échéances et d’un inévitable conservatisme de survie. L’harmonie que fut un temps une société commerciale avec l’avoir mis en capital et l’être mis au travail pour une réussite commune, a laissé la place à un déséquilibre infernal dans lequel l’avoir dirige tout en méprisant l’être dont il a pourtant absolument besoin. L’avoir réinvente l’esclavage en le cachant très loin. Plus grave, il embauche nos meilleures intelligences. En économie l’être se met au service de l’avoir et les hommes au service du libre-échange.


En politique nous avons avalé l’idée que nous ne pouvions rien faire et que tout nous dépassait et était inéluctable. Nous avons même renoncé à affronter le fait qu’une société où il n’y a quasiment plus que des fonctionnaires, des services et des assistés, ne peut que se transformer par le travail ou l’explosion. Nous commémorons l’abolition de l’esclavage en en jouissant pourtant chaque fois que nous achetons dans la grande distribution. Qui accueille le fait qu’au Vietnam un ouvrier qui produit vraiment, coûte charges comprises 35 euros par mois, et pas pour 35 heures par semaine. Et nous sommes tellement fiers de notre classe politique qui nous dit tous les jours que nous sommes debout.


Tout est lié même si c’est l’économie dont la maladie saute le plus aux yeux. Nous avons perdu le sens de la monnaie qui est le stockage du travail effectué. Nous avons transformé la dépense en développement, en appelant croissance ce que nous appelions relance. Nous avons limité l’usure à son propre excès alors que tout prêt à intérêt est usuraire. Nous avons affublé la hausse des prix du mot inflation en laissant sans nom la vraie inflation qui est la création artificielle de monnaie entraînant inéluctablement une dévaluation.


Qui a envie de comprendre pourquoi toutes les monnaies se dévaluent année après année ? Qui a envie de connaître les vrais créateurs de monnaie ? Seuls les gens debout sont curieux. Les gens couchés dorment. Le système éducatif et le système politique se sont mariés pour engendrer des gens assoupis qu’ils ne cessent de congratuler par médias, banques et grandes surfaces interposées.


« Etre ou ne pas être c’est la question. Est-il plus noble pour l’esprit de supporter les traits et les flèches de la fortune outrageante ou de prendre les armes contre un océan d’ennuis et, par le combat, les vaincre ? Mourir ou dormir. Rien de plus. » Hamlet


Nous ne changerons rien sans nous changer nous-mêmes. Mais parallèlement il nous faut continuer à analyser debout la société actuelle pour rendre nos analyses de plus en plus percutantes et convaincantes. Une analyse claire est un problème bien posé, les solutions deviennent alors envisageables.

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