Le but et le chemin

Si le but est assez clairement un rapport harmonieux à soi-même, au groupe et à l’Illimité, en évitant le sectarisme qui oublie l’individu, le fanatisme qui oublie le groupe et le matérialisme qui oublie l’Illimité, il est moins simple d’être sûr du chemin qui y mène.

 

Nous sommes dans un monde qui a choisi le chemin de l’avoir, alors que seul le chemin de l’être peut nous sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes.

 

L’avoir est en économie : nous voulons consommer à un prix auquel nous sommes totalement incapables de fabriquer, vu nos salaires et notre protection sociale, tout en rejetant avec mépris l’esclavage car nous ne sommes pas esclavagistes. Étant incapables de faire, nous ajoutons, suprême vanité, que les autres vont nous acheter très cher notre être tellement il est remarquable. Grâce à leur admiration de notre être, nous pourrons leur acheter notre avoir à un tout petit prix. Seule notre vanité nous permet de croire à ce futur-là. Nous sommes prêts à entendre toutes les âneries pour ne pas nous affronter nous-mêmes.

 

L’avoir est en éducation : nous voudrions être debout, exister, alors que tout nous amène à être couchés et à nous contenter de l’avoir, avoir son bac, avoir un diplôme, avoir un emploi, un salaire, un patron, une maison, une formation, des RTT, des vacances, le RMI, une retraite. Nous étudierons lors de notre prochaine commission comment le désir, moteur de tout, est dévoyé du désir d’être qui conduit au bonheur, au désir d’avoir qui ne mène qu’au plaisir.

 

L’avoir est en politique : nous confions notre destin à des gens qui n’existent que par ce qu’ils possèdent. Ils sont riches, de leur propre argent ou de celui que nous leur donnons par un système de financement public qui leur distribue l’argent afin qu’ils ne le volent pas. Cela s’appelle la ploutocratie, le pouvoir aux riches en grec. Celui qui a raison est celui qui peut se payer le meilleur publicitaire. L’avis majoritaire de la foule sur n’importe quel sujet, n’est pas la démocratie mais le déguisement sournois de la ploutocratie.

 

Pourtant si nous nous vautrons dans l’avoir ou si nous en rêvons, nous savons tous, au fond de nous, que le vrai chemin passe par l’effort d’être. Toutes les sagesses et toutes les religions ne parlent que d’éveil, de résurrection, de verticale, de ciel et terre, de totems et d’hommes debout.

 

Le succès stupéfiant du film sans vrai scénario « Bienvenue chez les Ch’tis » ne peut s’expliquer que par le fait que tous les personnages sont dans l’être et non dans l’avoir et que même les décors, la Poste, la ville, le stade, n’appartiennent à personne et sont respectés par tous. Le film eut été tout différent si cela s’était passé dans une entreprise appartenant à son patron. Dans le film les gens sont debout, existants sans posséder. Le décor rappelant une Province et son patois, a éveillé dans toutes les provinces le même souvenir d’un entant pas si ancien, où nous étions debout et vivants. Il y a un espoir révolutionnaire inconscient dans le succès de ce film. Nous sommes saturés d’avoir et en quête d’être.

 

Héraclite d’Ephèse disait : « Ils ne comprennent pas comment ce qui s’oppose à soi-même s’accorde avec soi : ajustement par actions de sens contraire, comme de l’arc et de la lyre. » Il nous dit que, comme dans l’arc et dans la lyre, une tension mobile appliquée à une tension fixe donne vibrations et mouvements. Cette tension entre l’avoir et l’être conduira à une révolution inéluctable si nous n’apportons pas les tensions mobiles qui rééquilibreront l’avoir et l’être.

 

En économie l’avoir qui est le capital ne peut être rémunéré que par le succès de l’entreprise qui est une aventure commune avec l’être que sont, ou devraient être, ses salariés. L’être, c’est-à-dire les salariés, est aujourd’hui méprisé au profit d’un capital qui n’est même plus l’avoir de l’entreprise mais l’usure au sens propre à l’usage des financiers qui ne cherchent qu’à revendre leur mise avec profit. De leur côté les salariés sont de moins en moins l’être qu’ils devraient être en se contentant de demander leur part d’avoir aux financiers. Le libre échange est responsable de cette décomposition intellectuelle de notre économie.

En éducation les lieux d’apprentissage de l’être comme l’ont été les colonies de vacances, le scoutisme, les cœurs vaillants, les chantiers de jeunesse, les services militaire ou civil, ont quasiment tous été fermés après que l’on ait ridiculisé leurs animateurs. Ils restent pourtant aujourd’hui les seules écoles de ce discernement tellement indispensable et tellement absent.

 

En politique la représentation actuelle du peuple par les riches n’est pas un bon système de représentation populaire. Bien plus souvent utilisés que le suffrage universel direct, le tirage au sort des cours d’assises ou les panels représentatifs des instituts de sondage, seraient déjà des représentations moins fausses.

Notre propre contradiction entre notre plaisir d’avoir et notre désir d’être est la tension fixe qui cherche son archer, son archet, son musicien ou son vandale pour faire les vraies réformes ou la révolution.

 

La tension croissante entre l’avoir et l’être nous indique que le temps des réformes se termine et que le temps de la révolution arrive. Vaut-il mieux démonter doucement les cordes de l’arc et de la lyre, ou attendre que la tension les éclate ?


 

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