Les écoles du discernement

Notre monde privilégie l’avoir à l’être et toute l’Éducation Nationale est tournée vers l’obtention d’un « bagage » qui serait le Sésame d’une vie réussie. La formation, dans la bouche de nos élites, doit toujours déboucher sur une compétence à posséder ou une connaissance à détenir. On bloque les enfants jusqu’à 16 ans dans des lieux appelés écoles même s’ils regardent plus la fenêtre que le tableau.

Là comme ailleurs il faut repartir des choses simples. Quiconque apprend quelque chose a envie de s’en servir et donc d’appliquer ce qu’il a appris, et quiconque vit une de ces applications voit combien la pratique est différente de la théorie, comment l’expérience complète la connaissance en en montrant les manques et en donnant souvent envie de retourner à l’école, sur les bancs de la fac ou dans un livre pour compléter ses connaissances. Toutes les civilisations ont additionné naturellement des lieux de vies pour tout le monde et des écoles pour les plus favorisés.


Dans notre histoire les familles et les villages étaient ces lieux où l’enfant se meulait à la vie dans l’étonnement, la douleur et la joie. Il grandissait dans le concret et une infime minorité avait des précepteurs. La Troisième République a donné à chacun la chance d’apprendre davantage que ce que la vie de tous les jours lui apportait. Les instituteurs, les hussards noirs de la République, ont diffusé un savoir qui a été l’ascenseur social de beaucoup, de tous ceux qui ont montré qu’ils savaient travailler pour se dépasser. Il y avait l’école lieu d’enseignement et la vie que l’on vivait dans son village et sa famille sans même réaliser que c’était des écoles de discernement avec leur législatif, leur exécutif et leur judiciaire discrets. Un gamin pouvait recevoir une fessée de la boulangère pour avoir chapardé sans que ni lui ni le village ni la boulangère n’en soient traumatisés. L’école des instituteurs était une école de la connaissance pour tous dans un monde villageois et familial qui était double école de discernement.


Mais dès le milieu du XIXème siècle l’environnement a changé et les mentalités ont évolué. Le pouvoir politique a été confié à des techniciens de la séduction ce qui a amené une double excroissance que le XXème siècle a amplifiée, l’une pour séduire, l’autre pour maîtriser. Pour séduire la gazette est devenue médias et pour maîtriser, l’administration a été multipliée par plus de 20 (200.000 fonctionnaires en 1850, 400.000 en 1900, 5,2 millions en 2008).

 

L’administration et les médias ont prospéré chacun avec leur défaut : l’administration donne en effet une valeur excessive à l’espace en négligeant le temps et les médias valorisent le temps à l’excès en réduisant l’espace. L’administration aime l’espace et les bâtiments publics prennent volontiers des noms volumineux (salle des pas perdus, palais de justice, hôtels du département, logements de fonction). Le temps la préoccupe beaucoup moins, tant par la recherche de la qualité que par le statut des fonctionnaires les rendant intouchables. Les médias donnent eux au contraire une valeur énorme au temps mais réduisent l’espace. Le coût de la minute de pub et la frénésie du scoop montrent leur valorisation du temps. Mais nous n’avons plus besoin de faire l’effort de voyager puisque les médias nous apportent dans notre salon le nouvel an chinois, la pendaison de Saddam Hussein et la profondeur des océans filtrés par Nicolas Hulot. De plus leur angle de vue est limité par l’objectif et ne rapporte qu’une partie de ce que le voyageur percevrait s’il prenait la peine d’affronter l’espace. Les médias donnent la fraction qu’ils veulent faire connaître, consciemment ou inconsciemment. Ces deux déséquilibres se sont mutuellement alimentés et ont donné d’immenses espaces administratifs peu vivaces et des médias sans perspectives qui se réfugient l’un dans la procédure, les autres dans le virtuel.

 

Pendant ce temps, en ville, l’environnement, tenu par l’administration et les médias, s’est déshumanisé et n’a plus été une école de discernement car il n’est plus un espace réservé contradictoire et obligé. Cela a certes apporté une forme de liberté mais avec cette liberté est arrivée la possibilité de fuir dans l’éloignement, dans l’anonymat et dans la solitude. Cette fausse liberté nous a retiré la force de nous meuler les uns aux autres. Devant cette absence d’école de discernement, nos dirigeants ont cru judicieux de confier toute l’éducation à l’école en transformant l’Instruction Publique en Éducation Nationale. Le résultat est malheureusement désastreux car l’école a tenté d’être, de la maternelle au lycée, un lieu de vie au rabais, incapable d’être le socle d’une soif d’apprendre indispensable sur les bancs de l’école ou de la fac. Le désir d’apprendre s’affadit vite si le premier moteur, le désir naturel de plaire aux parents, n’est pas relayé par le puissant moteur des difficultés des écoles de discernement. Sans lui le « plaire aux parents » se transforme pour être reconnu en « séduire les professeurs » puis « plaire aux patrons » et cela fabrique une population couchée ou révoltée.


Au XXème siècle, en réaction spontanée à cette situation, certains groupes éducatifs se sont constitués en lieux de vie comme les blousons noirs, le scoutisme, les grands frères ou les colonies de vacances, mais ces lieux de vie avaient un législatif, un exécutif et un judiciaire extrêmement disparates. Au lieu de veiller à la compatibilité des lois de ces lieux de vie aux lois de la République pour que ces lieux soient des écoles de discernement, nos dirigeants ont fait le choix de multiplier les lois de la République ainsi que les fonctionnaires destinés à en contrôler partout l’application rigide, souvent sans discernement. En caricaturant, on peut écrire que tout évènement créant une émotion passe au 20 heures puis génère une nouvelle loi que l’administration tentera de faire appliquer partout y compris dans les lieux de vie où sa présence n’est pas plus souhaitée que celle des médias.


Tous les lieux de vie qui voulaient préserver leur identité ont donc quasiment disparu ou sont entrés en clandestinité ou au moins en grande discrétion car ils ne peuvent exister qu’en se protégeant à la fois de l’administration et des médias. En effet donner une responsabilité à un adolescent, c’est-à-dire lui faire prendre un risque devient illégal par « mise en danger de la vie d’autrui ». Or dans un lieu de vie on préfère vivre debout que vivre longtemps et cela prend de front nos difficultés à intégrer la mort à la vie, le deuil et le renoncement à notre quotidien. Les lois d’un lieu de vie doivent être simples et en adéquation avec celles de la société. Pour que le lieu de vie devienne une école de discernement, il faut que les participants y soient volontairement tranquilles, voire même isolés, avec le désir de se dépasser. Sans même s’en rendre compte ils construiront ensemble une notion commune du beau du bien et du vrai qui sera la loi du groupe. Il faut bien sûr toujours vérifier que cette loi soit harmonieuse entre le rapport à soi et le rapport aux autres dans une ambiance sacrée qui dépasse tous les membres, qu’on l’appelle nature, Dieu, l’illimité, la verticale ou l’honneur. Le serment a sa place dans toute école de discernement. Le seul lieu de vie qui pouvait être école de discernement et qui avait échappé au contrôle administratif destructeur et à l’intrusion des médias indiscrets, était le service national parce qu’il était confié aux militaires qui se coupaient des médias et de l’administration civile et qui avaient appelé « patrie » ce qui nous dépasse. Ils avaient même créé officiellement leur législatif, leur exécutif, leur judiciaire et avaient même « droit » à un pourcentage de pertes. Les politiques l’ont supprimé. Ne faudrait-il pas le recréer et veiller à ce qu’il soit bien gratuit et fortement conseillé aux garçons et aux filles de notre pays ?


Nous devons redécouvrir que la base d’une société n’est pas son école de la connaissance mais ses écoles de discernement. L’école de la connaissance est toujours réservée à une élite minoritaire qui peut entendre la phrase professorale « Tu n’as pas besoin de comprendre. Apprends ». Seule l’école de discernement fera comprendre et donnera envie d’apprendre. La troisième République nous a appris par l’école de l’Instruction Publique que l’élite doit provenir de partout et que la multiplicité de ses origines l’enrichit. Mais il serait fou de croire que cette école est la panacée. En lui demandant tout, on en fait une prison dont beaucoup veulent s’évader par les moyens adolescents que sont l’absence et l’insolence, et où certains reviennent abattre avec le pistolet de papa une dizaine de leurs congénères.

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