Quelle représentation du peuple en démocratie ?

Les points communs à la démocratie chrétienne et à la démocratie populaire sont tellement ténus qu’il devient obligatoire de se demander ce que veut dire démocratie quand on veut comprendre pourquoi ce mot est aujourd’hui, comme croissance et progrès, tellement béni par les dieux du moment alors que chacun s’arrête à sa définition imbécile faussement attribuée à Churchill « La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres ». Circulez, il n’y a rien à voir.

 

Le dêmos grec était d’abord une portion de territoire avant de devenir les habitants de ce territoire, puis le peuple. Kratos est le pouvoir, la force, et le mot démocratie a été ressuscité à la révolution française après deux millénaires d’oubli pour faire front à l’aristocratie, en grec le pouvoir aux meilleurs qui ne l’étaient d’ailleurs souvent plus.

 

Nous nommons naturellement pédagogue celui qui conduit (agôgos) l’enfant (paidos), mais le démagogue lui, a la réputation depuis l’antiquité, depuis la guerre du Péloponnèse, de ne conduire le peuple que par la flatterie.

 

Cette disgrâce du démagogue par rapport au pédagogue ne viendrait-elle pas du fait que le peuple est beaucoup plus difficile à définir que l’enfant ? Le mot même de peuple est voué aux gémonies par certains qui le trouvent méprisant pendant que d’autres le portent au pinacle. Le populo est loin du peuple élu. Pourtant l’article 2 de notre constitution dispose que le principe de la République est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Si respecter veut bien dire re-spectare, regarder sous différents angles, respectons le peuple en cherchant les différentes façons de l’approcher. Certains le voient comme le détenteur du droit qui a remplacé le droit divin à la révolution française. D’autres le voient comme une foule difficilement responsable et relativement grégaire. D’autres enfin le voient comme un groupe vivant quelque chose de commun, partageant dans un espace donné soit un passé un présent ou un futur, soit deux des trois, soit encore tous les trois.

 

On s’aperçoit vite en écoutant les diverses définitions du peuple que l’on s’enrichit plus des personnalités de ceux qui en parlent que d’une connaissance objective du mot « peuple ». Si comme le dit Boileau « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément », la notion de peuple n’est pas très bien conçue. On en arrive même à se demander si le peuple n’est pas défini par son conducteur, son démagogue, et si l’histoire d’Hugues Capet ne se répèterait pas à un autre niveau. On sait qu’Hugues Capet a été élu roi par ses pairs à l’extinction de la dynastie des Carolingiens, ses pairs étant eux-mêmes des fonctionnaires ou des guerriers carolingiens. Au cours d’une querelle probablement imaginaire avec dit-on Aldebert de Périgord à qui il disait « Qui t’a fait duc ? », le roi s’est entendu répondre « Qui t’a fait roi ? ». Ne serions-nous pas à nouveau dans un phénomène de double reconnaissance où une classe dirigeante qui se reconnaîtrait comme dirigeante, se construirait un peuple pour que ce peuple la reconnaisse comme dirigeante. A la question « Qui t’a fait classe dirigeante ? », la réponse cinglante « Qui t’a fait peuple souverain ? ».

 

Le principe même de la double reconnaissance pose problème. Il y a une trentaine d’années Alain Cotta avait donné au premier gouvernement Chirac comme définition du chômeur quelqu’un « qui se reconnaît comme chômeur et qui est reconnu comme chômeur ». De même un expert est quelqu’un qui se reconnaît comme expert et est reconnu comme expert. Cela ne démontre rien ni sur l’activité du chômeur ni sur la qualité de l’expert. La double reconnaissance entérine le consensus qui arrange mais pas la vérité qui dérange. Une classe politique qui se voudrait apte à diriger pourrait se contenter de faire reconnaître cette aptitude par le peuple « souverain » plutôt que travailler à devenir réellement capable. Aimer son image plus que soi-même est le mythe éternel de Narcisse. On ne juge plus un arbre à ses fruits mais à son image. Le jour où une classe politique préférerait l’image qu’elle donne d’elle-même à la réalité de son action, il serait sans doute temps de s’inquiéter car il y aurait divergence entre le peuple souverain et le peuple réel.

On peut imaginer ce qui se passerait.

 

Le peuple souverain n’étant plus qu’une chimère créée pour justifier la sinécure d’un groupe dirigeant installé par cooptation, ce groupe serait alors de plus en plus séparé du quotidien du peuple réel avec qui il entretiendrait des relations de séduction pour cacher la réalité conflictuelle née d’une séparation profonde. La séduction serait confiée aux médias pour éblouir le peuple et pour le coucher en lui faisant miroiter la facilité supposée de la vie.

La réalité conflictuelle serait gérée par l’administration qui aurait mission de maîtriser le peuple réel par une série sans fin d’interdictions. Alors que les parents éduquent leurs enfants à la responsabilité en cherchant sans arrêt le difficile équilibre entre les deux phrases fétiches contradictoires « Dépêche-toi » et « Fais attention », l’administration déresponsabiliserait sur ordre le peuple réel en limitant la vitesse, en créant partout des obstacles physiques à toute transgression, des chaînes, des barrières, des plots, des ralentisseurs. Elle appliquerait partout sur ordre le principe de précaution qui permet de ne plus apprendre la prudence tellement elle est imposée.

 

Les onguents, propres à calmer les douleurs du moment, seraient distribués comme des sucettes par les médias comme par l’administration. On inventerait des jeux pour faire rêver, on distribuerait de l’argent pour que rien n’explose, ce qui attirerait de tous pays une population ébahie par un tel eldorado. Le peuple ne se sentirait plus un peuple. Les jeunes le diraient avec cynisme ou simplicité, les vieux rechercheraient dans le passé quand les gens étaient moins individualistes et quand on était heureux et fier du travail accompli. L’espace et le temps, ce double décor si nécessaire à l’homme, leur seraient brouillés. Côté espace rien ne serait clair sur leur appartenance à une région, une nation, un continent ou un monde. Côté temps, l’obscurité du futur limiterait presque tout au court terme ou à un conservatisme ancré dans le passé. Le peuple réel perdrait ses repères, se replierait sur des structures à taille humaine en se désintéressant de la classe dirigeante qui ne serait à ses yeux qu’un spectacle coûteux.

 

Pendant ce temps la classe dirigeante s’occuperait de bien vivre et de rester en place par la construction médiatique fine d’un peuple « souverain » habitant un « pays riche » et libre de choisir entre « la » gauche et « la » droite, habillages en gris et en marron des mêmes ambitions. Les sondages plus ou moins discrets deviendraient la source essentielle très bien rémunérée du « comment durer ? » et on pourrait même imaginer un jour qu’une présidente d’institut de sondage devienne la représentante de l’industrie moribonde. Le lien avec le peuple réel serait confié aux militants, ces êtres complexes qui cachent sous une apparence d’altruisme, une attirance très égoïste de ce qui brille. La classe dirigeante aurait vis-à-vis d’eux le double langage, flatteur d’un côté pour qu’ils travaillent gratuitement et condescendant de l’autre pour ne pas se mélanger. Certains militants agiraient par conviction, d’autres en espérant un emploi pour le petit ou un appartement pour la cousine, d’autres encore, les plus jeunes, avec le rêve presque toujours déçu de franchir un jour la barrière et d’accéder au Saint des Saint. La classe dirigeante aurait comme seul travail de préparer le moment unique où le peuple souverain se croiserait avec le peuple réel, l’élection. Ce serait le seul moment où les sondeurs, confronteraient au peuple réel l’exactitude de leurs sondages tellement structurants. L’élection serait un moment si important et si risqué qu’il serait capital d’édicter des règles pour que le peuple réel ne puisse s’y présenter. On y dépenserait des fortunes pour paraître et faire croire. Paraître et faire croire deviendraient d’ailleurs l’activité principale de la classe dirigeante qui passerait son temps dans les médias.

 

En revanche on n’aborderait aucun problème de fond par peur de déplaire. On ne s’occuperait pas du droit constitutionnel à l’emploi bien qu’il soit repris dans tous les préambules constitutionnels depuis 1848 et on ne réagirait qu’avec tristesse devant les suppressions d’emploi dont on accuserait la crise en attendant le retour de la déesse croissance. On ferait croire à la réalité de la déesse en dépensant de l’argent inexistant que les hausses des prix et les dévaluations futures financeraient. On n’aborderait surtout pas le fait que le sacro-saint niveau de vie n’existe que par le mariage de l’esclavage et du libre-échange, qu’il amène inéluctablement les disparitions d’emplois et que les solutions fondées sur la recherche, la formation et un système bancaire satisfait de lui-même, ne sont que des rêves d’enfants gâtés. On ne s’occuperait pas de l’apprentissage du discernement totalement absent de l’éducation dite nationale. On s’occuperait encore moins de construire une vraie démocratie tellement on serait convaincu d’y perdre le pouvoir. En revanche on chercherait à augmenter la taille du peuple « souverain » en parlant Europe puis gouvernance mondiale pendant que des malandrins de tous poils profiteraient de cette anarchie intellectuelle organisée pour se construire, en petits groupes, des fortunes personnelles. Le peuple réel divorcerait de ses représentants. La lassitude et la colère se soutiendraient l’une l’autre en attendant des lendemains violents.

 

Heureusement tout cela n’est qu’un vilain cauchemar et n’a rien à voir avec la réalité. Nous, nous voulons construire une vraie démocratie.

Observons simplement que la démocratie n’est pas l’avis majoritaire de la foule mais l’avis majoritaire des citoyens, des gens responsables c’est-à-dire compétents, engagés et capables de doute. La seule vraie difficulté de la démocratie mais elle est énorme, est de discerner ces gens responsables pour ne pas confondre démocratie et mouvement de foule. Nous devons nous atteler à cette tâche qui n’est pas encore abordée.

Dans l’attente du résultat de ce travail, un tirage au sort parait la façon la moins fausse de représenter le peuple, comme dans la Grèce antique et comme dans une cour d’assises aujourd’hui. Nous ne ferions d’ailleurs que suivre Aristote qui a écrit dans Les Politiques livre IV (ou VI dans certaines éditions),9,4 : « Il est démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort, et oligarchique qu’elles soient électives. » Montesquieu enfonce le clou dans De l’esprit des lois : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie. Le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne ; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie. »

 

Aristote et les Lumières n’étaient pas forcément dans l’erreur !

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