Le Produit Intérieur Brut

Imaginons la France comme une seule entreprise, sans contact avec les autres pays, fonctionnant en autarcie sans monnaie. Son économie fondée sur l’échange des êtres, le don de soi et l’accueil des autres, ne serait pas dans l’échange des avoirs que serait le troc. Chacun, mu par sa conscience ou par l’autorité publique, apporterait à la collectivité sa personne, ce qu’il saurait faire, ce que son travail passé lui aurait appris et ce que son travail présent lui ferait réaliser. Il recevrait pour cela la part de l’œuvre collective à laquelle il aurait droit. Un jour le Pouvoir, incapable de surveiller la réalité de l’apport de chacun, inventerait la monnaie, souvenir et preuve du travail déjà effectué.

 

Pour comprendre cette opération, imaginons une famille très nombreuse de 15 enfants où chaque enfant est aimé comme les autres et dans laquelle il est évidemment totalement ridicule de parler d’économie de troc. Un jour les parents constateraient qu’ils n’arrivent plus à contrôler l’efficacité quotidienne de tous les membres de la famille. Ils décideraient alors d’introduire une monnaie, l’écu par exemple, à l’intérieur de la famille. Ils fabriqueraient 17.000 écus et en distribueraient 1.000 à chaque membre de la famille. Chaque action utile à la communauté de n’importe quel membre de la famille serait chiffrée, un repas, le bain des plus jeunes, apprendre ses leçons, la surveillance des devoirs, le bisou du soir ou du matin, la gentillesse, les courses, le rangement des chambres, les accompagnements à l’école ou au judo, mettre ou desservir la table, etc, etc.... Les 17.000 écus seraient donc d’abord créés, puis distribués mais très vite par leur circulation ils représenteraient aussi la somme de toutes les productions de la famille, de toutes les ventes, comme la somme de toutes les consommations, de tous les achats. L’argent créé tournerait et sa masse m serait à la fois la quantité m de monnaie créée, la quantité m de valeurs produites, la quantité m d’argent distribué et la quantité m des dépenses effectuées.

 

De la même façon le groupe France produisant une quantité de biens et de services, le Pouvoir chiffrerait arbitrairement et globalement cette quantité annuelle à M. Ces biens et ces services devraient être achetés par les personnes, par les groupes ou par le Pouvoir lui-même qui prendrait le nom d’État. Pour ce faire l’État distribuerait l’argent nécessaire à faire tourner la machine au niveau qu’il aurait lui-même préalablement constaté. Il introduirait une quantité M de monnaie et le chiffrage M se retrouverait dans la production globale M, dans les achats globaux M et dans la somme M de la monnaie répartie entre groupes, individus et État. L’entreprise unique se diviserait en de multiples entreprises plus petites produisant des biens et des services grâce à ses actionnaires et à ses salariés qui en tireraient tous des revenus. Ces revenus serviraient à payer ce que produiraient les entreprises. À chaque mouvement l’État très imaginatif serait présent pour prendre sa dîme sous des formes variées avant de la redistribuer à sa convenance. La somme de toutes les productions, la somme de toutes les consommations et la somme de tous les revenus seraient évidemment toujours égales à M puisque les revenus sont là pour consommer les productions et pour produire ce qui doit être consommé comme les productions ont été faites pour procurer des revenus et répondre à la demande de consommation, tout comme la consommation est là pour justifier la production et les rémunérations du travail. C’est probablement ce qui s’est passé partout lors de la création de la monnaie.

 

L’absence d’étude sérieuse sur l’introduction de la monnaie dogmatiquement imposée comme ayant remplacé le troc, a privé de base solide l’étude de cette masse monétaire M. Il est pourtant essentiel d’être conscient que la quantité de monnaie introduite chiffre à la fois avec la même grandeur M, la quantité de monnaie créée dans le groupe, le M créé, la production du groupe, le M produit, la dépense du groupe, le M acheté et les revenus du groupe, le M perçu. Tout cela tourne. Or ce quadruple regard, cette approche multiple de la même masse monétaire M a engendré une confusion qui a été entretenue et utilisée selon les besoins du moment. En prenant conscience que ces quatre chiffrages sont par définition totalement identiques nous venons de définir, comme M. Jourdain faisait de la prose, les trois façons de calculer le Produit Intérieur Brut par la production appelée « valeur ajoutée », par la dépense et par les revenus. Une première constatation s’impose : le quatrième regard, le M créé a été oublié. Une deuxième constatation est que la formule « valeur ajoutée » est très ambigüe. D’abord la valeur, n’étant qu’un regard commun, est éminemment variable suivant le moment, le lieu et les personnes qui la fixent. Ensuite l’adjectif ajoutée pourrait laisser croire que l’on ajoute de la valeur alors qu’il ne s’agit que d’un maillon d’une chaîne qui, « ajouté » aux autres maillons de la chaîne, donne la valeur finale décidée par le Pouvoir à l’introduction de la monnaie. La TVA est le dernier maillon et est donc la dernière « valeur ajoutée ». L’État enlève ce dernier maillon pour calculer les « valeurs ajoutées » puis le rajoute pour définir le PIB. L’augmentation dans le temps de la masse monétaire M s’est appelée inflation ou croissance selon que le Pouvoir voulait la combattre ou la justifier. On l’a appelée inflation quand il s’agissait de créer de la monnaie en oubliant son origine de stockage de travail déjà effectué. En créant ex nihilo de l’argent sans travail, on faisait en effet « enfler » le M créé, avec comme conséquence systématique l’augmentation parallèle du M acheté sous forme de hausse des prix et l’augmentation du M perçu par une demande incessante d’augmentation des revenus des actionnaires, des salariés et de l’État. L’inflation est même devenue pour les médias l’augmentation du M acheté, la hausse des prix, en oubliant que l’inflation est d’abord l’augmentation du M créé. La vraie inflation n’a plus de mot pour parler d’elle dans les médias. Elle se meurt d’oubli alors qu’elle n’a jamais été aussi forte dans toute l’histoire de l’humanité et qu’elle explique que le franc ait perdu 99,99% de sa valeur entre 1912 et 2002.

 

Dans les quatre appellations de la même réalité, il a été décidé de choisir le M produit pour mesurer l’activité économique car le mot production incite à croire à la réalité d’une manne divine qui reste malheureusement uniquement biblique. Les autres appellations de la même réalité n’auraient pas passé le filtre marketing électoral de nos élites. Le M créé aurait donné trop d’importance aux vrais créateurs actuels de monnaie, les banques. Le M perçu aurait trop insisté sur la hausse des rémunérations et aurait mis le projecteur sur la répartition complexe de cette distribution entre l’État, les actionnaires et les salariés. Enfin le M acheté aurait trop montré que tout cela n’est que dépenses et aurait risqué de réveiller le peuple. Il a donc été décidé de prendre le M produit et de l’appeler « Produit Intérieur Brut » sans expliquer que ce n’est que par des artifices qu’on le distingue du M créé, du M acheté et du M perçu qui lui sont par définition égaux. On a aussi décidé de donner à l’augmentation de M, à l’inflation, le joli nom de croissance. On lui avait aussi donné précédemment le nom de relance, nom qui a été repris par le G20 en avril 2009 à Londres pour relancer l’inflation.

 

Une fois assimilé le fait que ce ne sont que pour des raisons de manipulation du peuple que l’on a appelé M Produit National Brut plutôt que Dépense Nationale, nous laisserons à l’INSEE le travail abominablement compliqué et difficile de chiffrer les Valeurs Ajoutées du Pays. À titre d’exemple l’INSEE a dû, pour chiffrer la production de l’administration, sa valeur ajoutée, décréter que cette valeur ajoutée était forcément supérieure à ce qu’elle coûtait car on ne serait pas assez bête pour se payer une administration inefficace et qu’il était donc sage de prendre le coût de l’administration comme chiffrage prudent de sa production. Pendant que l’INSEE pour paraître, s’empêtre à prendre la voie difficile, nous calculerons le PIB par la voie facile de la dépense. Le PIB est tout simplement la somme de toutes les dépenses de tout le monde, État, entreprises ou particuliers. Ces dépenses, intelligentes ou malheureuses, sont aussi bien des dépenses de consommation que des dépenses d’investissement. Ayons au passage un regard compatissant pour l’INSEE qui dans la voie nord difficile de la production est obligé d’appeler les investissements, la Formation Brute de Capital Fixe. La seule difficulté de la voie facile mais elle est de taille, c’est qu’elle pose la question, ô combien dérangeante que personne n’a envie d’entendre : Qui paye le PIB ?

 

En effet qui a payé les réparations des deux tempêtes de décembre 1999 et le nettoyage des côtes après l’échouage de l’Erika le même mois qui ont donné tant de croissance que l’État a même eu honte de la « cagnotte » que cela lui avait procurée ? Qui paye les accidents de la route, classés par l’INSEE en création de richesse, en valeur ajoutée ? Qui paiera les constructions de maisons les semaines paires que nous démolirons les semaines impaires pour inventer la croissance perpétuelle ? Ou pour reprendre l’idée de Keynes qui paiera les chômeurs qui creuseront des trous et ceux qui les reboucheront ?

 

Pour ceux qui douteraient encore que tout est lié et que l’économie, l’éducation et la politique sont dans la même chaîne d’union de la maladie, laissons le dernier mot à Marc Guillaume, professeur d’économie à Dauphine, qui, avec une pointe de cynisme, disait : « Le PIB donne de l’emploi et enrichit l’État et ce sont les deux seules choses qui intéressent les politiques ».

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Commentaires : 6
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