Vivre ou survivre

Si la vie peut s’observer dans l’humain, dans l’animal, dans le végétal, certains disent même dans le minéral, le regard que porte l’homme sur la vie de son espèce n’est plus l’émerveillement devant la création et la multiplication des cellules. Il est questionnement sur les limites de la vie, sur le sens de la vie, sur la qualité de la vie, et même sur la survie de l’espèce. Aucune de ces questions n’a de réponse claire unanimement admise dans notre société.


Nous avons fait semblant d’oublier que l’homme est totalement dirigé par son cerveau pour placer en trois lieux différents ce qui nous anime : nos besoins sont symboliquement placés au ventre, nos sentiments au cœur et notre sagesse à la tête. La nécessité, la passion et la raison nous guident en s’additionnant, en se combattant ou en s’ignorant. C’est la combinaison des trois qui fabrique les moteurs de nos vies. C’est elle qui fait individuellement et collectivement notre survie et notre vie.


Qu’ils soient d’ingestion, de digestion, de déjection, de repos ou de reproduction, nos besoins sont ceux de tous les organismes vivants. Ils ne nous différencient même pas du végétal pour lequel ils sont tout. Apaiser nos besoins c’est mettre notre machine en état de marche, c’est survivre.


Les passions sont les moteurs de nos vies, bases de nos activités, voire de notre activisme. Elles peuvent n’être orientées que vers nos besoins quand nous nous contentons de notre côté « plante verte ». Elles peuvent aussi à l’inverse nous faire oublier ces mêmes besoins tant peut être forte l’aspiration vers un but qui nous transcende. La passion subjugue la douleur. Qui n’a vécu la double expérience de la douleur abominable du coup de pied dans le tibia et de la douleur à peine ressentie du même choc éprouvé sur une branche morte mal placée en forêt lors d’une course éperdue vers un but important ? Dans le second cas trois sautillements grimaçants et la course reprend de plus belle alors que dans le premier cas la douleur fulgurante envahit et immobilise. La passion subjugue aussi la rudesse du travail. Un travail est moins dur si son but est très attirant. Une éducation au plaisir du travail bien fait rend ce travail encore plus facile. A l’inverse un travail imposé sans intérêt personnel bien compris, est immédiatement très fatigant. Les passions ne nous différencient pas encore de l’animal qui a aussi ses humeurs. Les passions nous agitent ou elles nous animent. Elles nous détruisent ou elles nous font vivre. En tous cas elles nous font bouger.


La raison, qu’on la nomme sagesse ou discernement, donne l’orientation. Elle organise, stimule ou freine l’ardeur des passions. Elle est l’apanage de l’être humain. La raison de vivre donne un but à l’existence. Ce but est l’harmonieux mélange des passions et de la raison. C’est lui qui fait vivre et non simplement survivre. Vivre c’est retrouver son humus, fruit de morts et source de vie, duquel s’enfoncent profondément les racines et duquel s’élèvent des tiges altières. Vivre c’est être debout et enraciné, refusant la soumission la révolte et la fuite mais se mettant au service du but de sa vie.


Les besoins, les passions et la sagesse ne vivent pas le temps de la même manière. Les besoins vivent intensément le temps présent par nécessité mais n’ont aucune idée d’avenir. La passion vit, elle aussi, intensément le temps présent mais elle le fait grâce à une vision souvent irréfléchie d’un futur exaltant. Quant à la sagesse, elle prend ses distances vis-à-vis du temps présent pour ne pas encombrer la construction de sa clairvoyance. Toutes les religions, y compris la laïcité et les chemins initiatiques, dédaignent les besoins et concentrent leur action sur le difficile mélange du rationnel et de l’irrationnel dans la vision qui les sous-tend, dans le but qu’elles proposent. C’est le but qui fait la différence entre les vies fort semblables du moine et du prisonnier, chacun dans sa cellule. C’est encore le but qui différencie deux armées pareillement équipées par le fameux moral qui croit à la victoire ou qui se prépare à la défaite.


Le rapport à la mort, du ventre, du cœur et de la tête est lui aussi différent : la nécessité combat la mort, la passion l’ignore et la sagesse l’accueille. Il est intéressant de constater combien la peur de la mort empêche de vivre. Qu’aurait fait le principe de précaution à Londres en juin 40 quand de jeunes Français de 20 ans décidaient de se battre pour l’honneur en faisant du risque une raison d’être ? Ils pensaient mourir tellement l’idée de simplement survivre leur était odieuse. Ils voulaient simplement vivre avant de mourir. Ils vivaient de rien, pour la liberté. D’autres survivent avec tout, pour rien ni personne, avec au ventre la peur de la mort et comme seul souci, l’obésité de leurs enfants.


Naturellement une société a la même structure mentale que les individus dont elle n’est que le rassemblement. Les civilisations semblent d’ailleurs suivre une sorte de courbe de Gauss qui part des besoins, s’enrichit des passions, culmine à la raison puis, s’affadissant par manque de prédateurs, abandonne la raison pour le passionnel et retombe finalement par la querelle dans la bestialité puis dans l’oubli. Elles partent de la survie pour déboucher sur la vie puis décliner vers la survie souvent porte du néant.


Et nous, où en sommes-nous ?


Chacun peut constater l’absence de but de notre société. Tout ce que notre élite propose est de changer l’espace avec l’Europe et le mondialisme, changer le temps par la recherche, changer les hommes par la formation et attendre par la croissance que les solutions viennent de Dieu. Nous avons abandonné la raison et nous sommes déjà dans la phase où nous errons sans but uniquement préoccupés par notre survie agrémentée de quelques passions toutes vues sous l’angle du plaisir. Non seulement nous sommes une société sans but mais par le mondialisme, nous nous voulons modèle pour toutes celles qui n’ont pas encore notre décrépitude et que nous appelons avec audace sous développées ou émergentes tellement nous nous croyons sur les hauteurs et tellement nous ne remarquons dans ces sociétés que ceux qui nous parodient, que nous mettons au pouvoir et qui s’enrichissent sur le dos de leurs peuples.

 

La raison nous dit pourtant que la seule action écologique efficace dans le réchauffement de l’atmosphère est d’arrêter d’acheter en Chine, en Inde ou au Brésil et de fabriquer nous-mêmes ce dont nous avons besoin, ce qui nous permettrait en outre d’affronter nos propres contradictions. Mais nous préférons trier nos déchets en protégeant le libre-échange. La raison nous dit que l’accumulation de connaissances devient encombrante si elle n’est filtrée par l’expérience. Pourtant, par incapacité à les occuper, nous continuons à orienter les jeunes vers les bacs professionnels qui deviennent des sous CAP et vers l’université où les étudiants rêvent à des lendemains qu’ils n’auront pas en complétant souvent leur évasion dans la musique par l’alcool ou la drogue. La raison nous dit que nous méritons notre classe politique tellement honteuse d’elle-même qu’elle ne parle que de changement sans envisager de se réformer elle-même. Mais nous sommes tellement heureux d’avoir ces funambules du verbe qui tissent avec nous cette étoffe létale dont la chaîne est notre attente de l’impossible et la trame leur art du « faire croire ». Les maîtres tisserands s’appellent les médias. Lorsque Churchill a dit à la Chambre des Communes : “Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur”, sans doute avait-il un combat à mener et non une élection à gagner ! C’était une époque où certains devaient vivre pour que tous survivent. Aujourd’hui nous survivons en cherchant dans les plaisirs l’évasion nécessaire pour ne pas avoir trop honte de notre incapacité à vivre et de ce que nous laissons à nos enfants.

 

Pourtant ce déclin n’est pas irréversible. De même que de collines en Pré-alpes puis en Alpes on arrive au Mont Blanc, une descente peut être avec l’expérience, la connaissance et le discernement, le socle d’une nouvelle montée vers quelque chose de plus abouti. Encore faut-il pour cela que la raison nous montre un sommet, que ce sommet enflamme nos passions et que notre côté enthousiaste remette à leur juste place nos besoins. Mais il n’y a pas de sommet possible stable sans que la réforme demandée par tous soit une réforme de nos mentalités. Un politique proposera des actions dans notre maison commune, économie en grec ; il s’intéressera à toutes les analyses de cette maison commune, écologie en grec ; mais ce qu’il ne fera jamais c’est d’utiliser son expérience et ses connaissances pour savoir quoi dire et quoi faire car cela serait la sagesse de la maison commune, l’écosophie en grec. Dans le système ploutocratique actuel déguisé en démocratie, il ne pourrait être entendu et ne serait donc jamais élu. Il ne le formulera donc jamais et préférera pour durer, flatter assister déresponsabiliser. À nous, le peuple, de suppléer sa carence.

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