Éditorial de Claude Imbert - Le Point 

Lire absolument l’éclairage,  indispensable et incontournable,

de Claude IMBERT,

éditorialiste de l’hebdomadaire Le Point.

 

L’avenir n’est plus ce qu’il était

 

Tous les peuples n’ont pas souci de leur avenir, à commencer par les faméliques qui ne songent qu’à survivre. Le Français, lui, a le privilège luxueux de s’inquiéter du sien. Cet avenir, il lui arrive de l’envisager comme français, comme européen, voire comme occidental. Mais désormais il s’en inquiète aussi comme habitant de la planète Terre.

 

Ce dernier souci déboule en force. La préoccupation écologique n’est pas nouvelle, mais elle s’intensifie. Elle échappe du coup aux seuls écologistes, avant-gardistes pénalisés par le gauchisme et les querelles. Aux constats proches et anciens de la dégradation des eaux, de l’air et des sols, au choc des marées noires, des pollutions par pesticides, au dégoût de l’accumulation des déchets, des fracas et fumées s’ajoute désormais la perception, pour la première fois dans l’Histoire, que la planète Terre, elle-même, est un patrimoine menacé.

Deux formidables accélérations inspirent une conscience nouvelle. Celle d’abord de la démographie d’une planète qui, passant en quarante ans de 3,1 à 6,5 milliards d’habitants, aura doublé sa population. Puis, celle, non moins vertigineuse, des périls de l’écosystème, et d’abord du réchauffement climatique avec les désordres actuels et prospectifs qu’il inspire.

 

Ces avertissements de la science sont devenus à l’ère des télés et du Net des vérités populaires. Elles bousculent une représentation ancienne de l’avenir : celui d’un horizon aux progrès illimités propices au « toujours plus ». On glisse désormais d’une confiance indiscutée dans les conquêtes incessantes d’un monde infini au constat morose que la Nature d’un monde fini n’est pas corvéable à merci.

Souvent, on bascule alors d’un extrême à l’autre. De l’outrecuidance technicienne pour l’amélioration continue de la condition humaine aux paniques de type millénariste et au délire de précaution. Toujours est-il qu’aujourd’hui les « espaces infinis » effraient moins que le confinement et la surchauffe d’un monde fini. L’avenir n’est plus, chez nous, ce qu’il était.

 

Quel crédit méritent les Cassandre ? Les démographes rassurent plutôt : ils prévoient un ralentissement global de la croissance. Seulement voilà : les rythmes variés de la décroissance ne vont pas imposer à tous les continents le même train. L’Asie - et l’Inde plus que la Chine - confirmera sa masse. L’Afrique grossira une population toujours exposée aux pires détresses. Tandis que l’Europe s’installe, elle, dans un déclin impressionnant que seule une immigration massive atténuera. Le bilan n’est pas apocalyptique, mais c’est peu dire qu’il accouchera de considérables et imprévisibles remue-ménage.

Le réchauffement de la planète apparaît, lui, comme plus spectaculaire. Voyez donc, là-dessus, le film illustrant l’engagement d’Al Gore, il vous impressionnera (1). Au défilé abrupt des statistiques il ajoute des images bouleversantes sur la fonte des grands glaciers, sur l’avancée des déserts, sur les canicules et les ouragans. Évidemment, les projections catastrophistes s’envolent : poussées migratoires nouvelles dues à la désertification, montées des eaux noyant (comme à La Nouvelle-Orléans) d’immenses zones côtières. Sur ces extrapolations prospectives, les scientifiques, Dieu merci, restent réservés. Le pire immédiat n’est, disent-ils, pas sûr.

 

Nourri par les gaz carboniques d’une demande d’énergie en expansion affolante, accéléré par les déforestations, l’effet de serre est presque partout désigné comme le principal agent du réchauffement. Là-dessus, les débuts d’une réaction ciblée sont en train de gagner tout l’Occident. Bush, résistant au protocole de Kyoto, se trouve débordé par plusieurs États américains, comme la Californie. En France, les pouvoirs et les partis, courant derrière l’opinion, se réveillent. Le transport routier, déjà congestionné, perd enfin du terrain face aux transports fluviaux et ferrés, plus économes. Partout, saisies d’une sorte d’éco-civisme, des associations se mobilisent contre les pesticides, les déchets, la pollution des rivières. Les industriels eux-mêmes, les agriculteurs se convertissent, bon gré mal gré, aux énergies renouvelables. Le nucléaire retrouve une faveur nouvelle. La voiture électrique - et déjà la voiture hybride -, le biométhanol et la chimie verte font leur chemin.

 

En fait, c’est tout le mode de vie des pays développés qui va peu à peu se trouver affecté par l’obligation à la sobriété, par la nécessité de produire et de consommer autrement. Vaste programme aux dimensions politiques encore énigmatiques et qui consistera à marier l’économie à l’écologie !

 

Tout, en somme, confirme une mutation multiforme qui, de tous côtés, fait de nous des « mutants ». En trente années, l’Homme a transformé la planète, et, en échange, la planète nouvelle modifie l’Homme contemporain. « Nous avançons sur un chemin de halage par lequel des générations condamnées tirent l’ancien monde vers un monde inconnu » (2).

 

(1.) « Une vérité qui dérange », dans les salles à partir du 11 octobre.

(2.) Chateaubriand.

© le point 12/10/06 - N°1778 - Page 3 - 727 mots


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