Acheter sa vie pour faire de la croissance

Il y a des mots très beaux qui ne colportent aucune notion précise. Le progrès, la richesse et la croissance en font partie.


Si l’on progresse vers un sommet c’est que l’on est alpiniste, si l’on progresse vers un fond c’est que l’on est spéléologue. Le progrès c’est aller vers le mieux sans jamais définir ce mieux pour laisser la personne qui écoute y projeter ses propres rêves. « Vous n’êtes tout de même pas contre le progrès ? » est la phrase qui rive le clou à toute tentative de réflexion.


La richesse est attrayante mais personne n’a jamais su différencier une richesse, d’un embarras ou d’un déchet autrement que par le regard qu’on leur porte. La richesse n’est qu’un regard, nous sommes en philosophie et vouloir chiffrer la richesse, faire de la mathématique sur la philosophie n’est pas très sérieux. Tout ce que nous savons de la richesse est qu’elle vient du mot franc « rikki » qui se traduit par le « pouvoir ».


La croissance véhicule l’idée d’un « plus qu’avant ». Un enfant grandit, un arbre pousse, une tumeur grossit, les insectes pullulent, une tache s’étend, l’entreprise prospère, la fièvre monte. Notre optimisme naturel fait que la croissance nous rappelle plus facilement l’enfant, l’arbre et l’entreprise que la tumeur, la tâche et la fièvre.

Le comble du ridicule s’atteint lorsqu’on cumule le tout comme dans la phrase : « Le progrès est de faire croître les richesses et de se les partager ». Nous sommes pourtant avec cette phrase à l’entrée principale de l’Économie qui veut dire « dépenser » pour un économiste Keynésien et qui voulait dire « ne pas dépenser » pour ma défunte mère. Nous abordons la croissance économique que les politiques se reprochent systématiquement entre eux de si mal préparer quand ils l’attendent, et de l’avoir si mal utilisée quand ils l’ont cru présente.

 

Puisque nous ne pouvons pas sérieusement utiliser les notions de richesse et de progrès pour comprendre la croissance économique, nous pouvons essayer de l’approcher par les heures. Chacun d’entre nous consomme, en les vivants, 24 heures par jour et cela ne changera jamais. Ces heures qui passent, nous pouvons les remplir nous-mêmes avec notre énergie, notre sommeil, voire même notre ennui mais nous pouvons aussi les acheter en allant au restaurant, au cinéma, en vacances, devant la télévision ou avec un portable. En fait aucune heure n’est totalement achetée ou totalement produite par nous-mêmes. Si nous roulons en voiture sur autoroute, nous produisons nous-mêmes notre conduite, nous achetons individuellement la voiture et collectivement l’autoroute. Je produis ma lecture du livre que j’ai acheté. La séparation entre heures achetées et heures produites est inchiffrable tellement les heures s’interpénètrent mais leur différence est pourtant essentielle.

 

Ce sont les heures achetées que l’on appelle en économie le « Produit Intérieur Brut » si on s’intéresse aux personnes habitant le pays, ou le « Produit National Brut » si l’on s’intéresse à tous les nationaux, même dispersés sur la terre. L’augmentation des heures achetées dans la journée, l’augmentation des dépenses s’appelle la croissance économique, la diminution des dépenses et des heures achetées s’appelle la décroissance économique ou la récession pour ceux qui pensent comme ce vice-président de l’ex CNPF que « C’est un devoir pour les Français de consommer » (traduire « de dépenser »).

Le PNB étant donc la partie achetée de notre journée, on comprend mieux que l’on appelle « pays riche » un pays qui organise l’achat de leurs vies par ses habitants et « pays pauvre » un pays qui laissent ses habitants occuper leur temps et gérer leur vie. Si la Suisse a un PIB par habitant de 52 000 $, la France et l’Allemagne de 35 000 $ et Madagascar de 300 $, cela veut dire que si le Suisse achète 12 heures par jour, le Français achète 8 heures et le Malgache 4 minutes. Les occidentaux verront suivant leur sensibilité le Malgache comme sous-développé ou à vocation d’émergence mais tous lui souhaiteront de devenir aussi intelligent que nous.

 

Le Malgache rêvera simplement de se faire donner par nous, l’argent nécessaire à l’achat de sa vie pendant que ses Anciens lui diront au contraire sagement de vivre et de se connaître lui-même.

 

Pour calculer PIB et PNB, l’INSEE prend toutes les dépenses qu’il trouve et y rajoute une estimation à vue de nez de toutes les dépenses qu’il ne trouve pas comme par exemple, les achats « au noir ». Il découvre que nous dépensons chaque année davantage et nous appelons ce surplus de dépense, la croissance, que ce soit sous forme de dépense d’investissement ou de dépense de consommation. Il n’y a aucun élément de croissance qui ne soit une dépense, et réciproquement toute dépense fait toujours de la croissance. Une balance commerciale excédentaire peut faire dépenser les autres. Nous, nous dépensons en plus pour les autres.

 

Ce qui est préoccupant c’est que personne ne se demande qui paye la croissance et si la dépense est intelligente. On a même réussi à faire croire que la croissance avait des fruits que nous allions nous partager. Un professeur d’économie à Dauphine disait en privé que la croissance donne de l’emploi et enrichit l’État et que ce sont les deux seules choses qui intéressent les politiques.

 

La croissance mélange les dépenses intelligentes et les dépenses stupides. Prenez deux cents salariés et faites leur systématiquement construire des maisons les semaines impaires, démolir les mêmes maisons les semaines paires et recommencer, vous n’arrêterez pas de faire de la croissance, vous donnerez de l’emploi et vous enrichirez l’État. Un enfant de 10 ans dira peut-être : « Qui paie ? ». Un politique partagera les fruits de cette croissance entre des gens qui seront étonnés de ne pas recevoir leur part.

 

Le mot même de croissance peut faire oublier qu’elle n’est que la dépense sans discernement d’un argent qui aura ou n’aura pas de fruits. Il y a bien sûr des dépenses intelligentes qui porteront des fruits qui pourront être partagés mais cela s’appelle tout simplement une dépense intelligente et non pas la croissance. À force de mélanger les bonnes et les mauvaises dépenses dans ce fourre-tout de croissance, il ne faut pas s’étonner avec la Cour des Comptes que les dépenses stupides augmentent plus facilement que les dépenses intelligentes, sachant qu’en plus différencier les deux n’est pas simple. L’énergie que nous employons à faire n’importe quelle dépense pour faire de la croissance avec de l’argent que nous n’avons pas et que nous empruntons, serait sans doute mieux utilisée à travailler nos critères de choix entre dépenses intelligentes et dépenses ineptes. Cela commencerait à « freiner la progression de notre dette publique »

 

Dépenser sans discernement quelque chose de limité a heureusement entraîné des réactions écologiques pour les richesses naturelles de la terre. Cela n’a pas encore été fait pour l’argent car peu réalisent que l’argent n’est que le stockage du travail déjà effectué comme nous l’avons vu lors de notre précédente réunion de travail.

 

Il est préoccupant d’avoir une classe dirigeante qui compte sur la croissance pour faire ses réformes et nous emmener vers demain car la croissance est actuellement payée par la montée des emprunts des particuliers, des entreprises et des États. Or la même classe dirigeante nous explique la nécessité absolue de baisser la dette publique pour financer ses réformes.


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