Le rapport Stiglitz

Les anciens avaient classé ce qu’un enfant devait apprendre en Trivium et en Quadrivium. Le Trivium comprenant la grammaire, la rhétorique et la dialectique, s’occupait des lettres, des mots et des phrases. Le Quadrivium analysait tout ce qui était chiffrable, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie. Aucun chiffrage de la raison et des sentiments de l’homme dans le quadrivium. La raison et les sentiments étaient l’apanage des mots, du trivium. C’est au début du XXème siècle qu’à la demande de l’État on a prétendu chiffrer en France l’intelligence et qu’un psychologue allemand lui a donné le nom de Quotient Intellectuel. À la fin du XXème siècle, des américains ont inventé l’intelligence émotionnelle qu’un publicitaire français admirateur de Rolex a traduit en Quotient Émotionnel. Grâce au QI et au QE nous savons enfin chiffrer la raison d’un côté, les sentiments de l’autre. La commission Stiglitz va pouvoir se mettre en marche et tenter d’inventer la machine à mesurer le bien-être pour que nos dirigeants aient enfin une boussole. Si, sans donner l’explication du PIB, somme de toutes les dépenses, la commission observe que les embouteillages et les pétroliers échoués sur nos côtes augmentent le PIB mais pas notre bien-être, elle ne fait qu’accoucher d’un mot qu’elle crée, la « soutenabilité », dont on voit mal ce qu’elle ajoute à la durabilité qui n’avait que le défaut d’exister avant la commission Stiglitz-Rosanvallon.

 

Toute cette pantomime serait drôle si elle ne recouvrait des réalités inquiétantes. Le scientisme ambiant qui limite la connaissance à ce qui est réputé scientifique et le scientifique à ce qui est décidé intangible, gagne du terrain parce qu’il est très sécurisant y compris dans les sciences dites humaines. Dans un monde qui manque de repères, il est commode d’habiller des impressions en dogmes pour en faire des jalons, des phares, des bases de constructions chimériques et éphémères. Mais un éphémère qui peut durer malheureusement des lustres ! Le chiffre véhicule pour une partie de nous-mêmes cette notion de sérieux qui, en équipant l’apparence, peut la rendre crédible alors qu’elle n’est qu’illusion. Les sondages dont personne ne connaît le mécanisme exact en sont l’exemple éclatant. Plus grave le chiffre fait facilement passer de l’évaluation, intéressante par sa subjectivité productrice de diversité, à la norme, stérile dans son objectivité aussi apparente que restrictive, puis à la répression de tout ce qui ne se soumet pas à la norme. Les directives européennes toutes chiffrées en sont la triste représentation. Et sommes-nous aujourd’hui menés par autre chose que par les sondages et par les directives européennes ?

Pourquoi avons-nous tant besoin de quantifier ? Ne serait-ce pas notre peur de l’avenir qui nous amènerait à croire à des raisons apparemment objectives qui nous feraient à la fois dormir tranquilles et aimer les conducteurs de notre peuple au risque de le réduire en troupeau ? Qualifier engage le dialogue, quantifier met fin à la discussion.

 

On trouve un bon exemple de tout cela dans la différence entre la science et l’étymologie. Au départ les deux mots ont des sens très proches. Science vient en effet du participe présent du mot latin “scire” qui veut dire savoir, et étymologie vient du grec “etumos”, le vrai, et “logos”, ce mot si riche que le traduire par étude ou recherche est déjà le réduire puisque le prologue de l’Évangile de Jean écrit en grec, nous dit que « le logos était Dieu ». Rechercher le vrai et savoir n’est-ce pas très voisin ? Mais la science s’est laissée avaler par le chiffre et a pu croire être arrivée à la vérité alors que l’étymologie continue à la chercher. Beaucoup de scientifiques sont heureusement des étymologistes. Pas tous, et certains croient la vérité inaccessible à ceux qui ne sont pas de leur caste. Pendant que certains scientifiques remercient Dieu de les avoir faits supérieurs aux autres, les étymologistes recherchent avec humilité et doute, avec tous leurs condisciples une vérité qui les dépasse. L’étymologiste sait que la vérité est affaire sociale mais malheureusement ceux que notre société distingue, ce sont les scientifiques qui la sécurisent, perdue qu’elle est dans un présent sans avenir. Que n’en est-on resté à la définition de la science par Molière : « Le savoir de l’humanité dans sa recherche de la vérité ou de la compréhension de l’univers, par opposition au savoir d’un individu », ou même par Flaubert qui écrivait dans sa correspondance : « la science fondée sur des principes rationnels et la stricte observation des faits » ! Le chiffre y est absent. L’étymologiste, lui, cherche dans l’histoire des mots comment comprendre nos trajectoires et nos destinées. C’est à partir de sa connaissance, de son expérience et de son discernement qu’il va construire ce qu’il faut dire et ce qu’il faut faire. Il est le dépositaire de la science de Molière et de Flaubert.

 

Quand il ne se limite pas à ce qu’il est, c’est-à-dire à l’arithmétique, à la géométrie, à l’astronomie et à la musique, le chiffre véhicule une notion d’universalisme qui essaye de balayer toutes les oppositions en leur imposant un dogme non discutable venu d’on ne sait où. L’exemple de la « science » économique qui s’habille de mathématiques pour ne pas trop ressembler aux médecins de Molière, est flagrant. Plus grave cet universalisme gomme les différences et se fait l’allié naturel du mondialisme, de la gouvernance mondiale par « ceux qui gèrent et qui savent » comme le disait effrontément Michel Camdessus le 1er mai 2001 à Paray le Monial. On chiffre dans le renseignement la fiabilité d’une information pour transmettre un doute sous forme de vérité. Même lorsque le chiffre reste dans son domaine, il peut ne pas faire suffisamment attention aux mots. En géométrie le postulat d’Euclide est que par un point on peut faire passer une parallèle mais une seule, à une droite. Sous l’impulsion de Gauss, Lobatchevski a postulé au XIXème siècle que par un point on pouvait faire passer une infinité de parallèles à une droite pendant que Riemann postulait qu’on ne pouvait en faire passer aucune. Les géométries non euclidiennes étaient nées. Ce qui est sûr c’est qu’avec la géométrie euclidienne, la NASA aurait raté la lune.

 

Le chiffre comme le mot est un outil, mais on en a fait un complice de notre prétention à détenir la vérité. Il nous faut le nettoyer pour découvrir grâce à lui l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique, ce qui est déjà énorme mais ne constitue pas la totalité de la vie. Le chiffrage, devenu totalitaire, s’il n’arrive pas à imposer sa vérité, se fait relayer par les experts qui eux-mêmes se feront dépasser par le principe de précaution, troisième pied de l’endormissement général et sacré au bénéfice de gens que le peuple intéresse peu.


Marc Dugois.

Décembre 2009

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